Voyage au bout de la nuit

Céline, Louis-Ferdinand

Date de publication : 1932

A propos :

 La laideur fait échos à la grâce, le pragmatisme le plus vulgaire caresse la beauté dans une phrase, dans une métaphore avec toujours beaucoup de réussite. Le style de Céline repose sur un équilibre fragile, toujours incertain mais incroyablement efficace et inspiré. Le fond et la forme s’opposent souvent, mais ne divorcent jamais. C’est la grande force du roman.

 

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Là-bas tout au loin, c’était la mer. Mais j’avais plus rien à imaginer moi sur elle la mer à présent. J’avais autre chose à faire. J’avais beau essayer de me perdre pour ne plus me retrouver devant ma vie, je la retrouvais partout simplement. Je revenais sur moi-même. Mon trimbalage à moi, il était bien fini ? A d’autres !... Le monde était refermé ! Au bout qu’on était arrivés nous autres !... C’est la jeunesse qu’on redemande comme ça sans avoir l’air... Pas gênés !... D’abord pour endurer davantage j’étais plus prêt non plus !... Et cependant j’avais même pas été aussi loin que Robinson moi dans la vie ! ... J’avais pas réussi en définitive. J’en avais pas acquis moi une seule idée bien solide comme celle qu’il avait eue pour se faire dérouiller. Plus grosse encore une idée que ma grosse tête, plus grosse que toute la peur qui était dedans, une belle idée, magnifique et bien commode pour mourir... Combien il m’en faudrait à moi de vies pour que je m’en fasse ainsi une idée plus forte que tout au monde ? C’était impossible à dire : C’était raté ! Les miennes d’idées elles vadrouillaient plutôt dans ma tête avec plein d’espace entre, c’était comme des petites bougies pas fières et clignoteuses à trembler toute la vie au milieu d’un abominable univers bien horrible...
Des mots, il y en a des cachés parmi les autres, comme des cailloux. On les reconnaît pas spécialement et puis les voilà qui vous font trembler pourtant toute la vie qu’on possède, et toute entière, et dans son faible et dans son fort... C’est la panique alors... Une avalanche... On en reste là comme un pendu, au-dessus des émotions... C’est une tempête qui est arrivée, qui est passée, bien trop forte pour vous, si violente qu’on l’aurait jamais cru possible rien qu’avec des sentiments... Donc, on ne se méfie jamais assez des mots, c’est ma conclusion. (...)
Les choses auxquelles on tenait le plus, vous vous décidez un beau jour à en parler de moins en moins, avec effort quand il faut s’y mettre. On en a bien marre de s’écouter toujours causer... On abrège... On renonce... Ca dure depuis trente ans qu’on cause... On ne tient plus à avoir raison. L’envie vous lâche de garder même la petite place qu’on s’était réservée parmi les plaisirs... On se dégoûte... Il suffit désormais de bouffer un peu, de se faire un peu de chaleur et de dormir le plus qu’on peut sur le chemin de rien du tout. Il faudrait pour reprendre de l’intérêt trouver de nouvelles grimaces à exécuter devant les autres... Mais on n’a plus la force de changer son répertoire. On bredouille. On se cherche bien encore des trucs et des excuses pour rester là avec eux les copains, mais la mort est là aussi elle, puante, à côté de vous, tout le temps à présent et moins mystérieuse qu’une belote. Vous demeurent seulement précieux les menus chagrins, celui de n’avoir pas trouvé le temps pendant qu’il vivait encore d’aller voir le vieil oncle à Bois-Colombes, dont la petite chanson s’est éteinte à jamais un soir de février. C’est tout ce qu’on a conservé de la vie. Ce petit regret bien atroce, le reste on l’a plus ou moins bien vomi au cours de la route, avec bien des efforts et de la peine. On n’est plus qu’un vieux réverbère à souvenirs au coin d’une rue où il ne passe déjà presque plus personne.
Elle s’acharnait sur le sommeil Sophie dans les profondeurs du corps, elle en ronflait. C’était le seul moment où je la trouvais bien à ma portée. Plus de sorcelleries. Plus de rigolade. Rien que du sérieux. Elle besognait comme à l’envers de l’existence, à lui pomper de la vie encore... Goulue qu’elle était dans ces moments-là, ivrogne même à force d’en reprendre. Fallait là voir après ces séances de roupillon, toute gonflée encore et sous sa peau rose les organes qui n’en finissaient pas de s’extasier. Elle était drôle alors et ridicule comme tout le monde. Elle en titubait de bonheur pendant des minutes encore et puis toute la lumière de la journée revenait sur elle et comme après le passage d’un nuage trop lourd elle reprenait glorieuse, délivrée, son essor... On peut baiser tout ça. C’est bien agréable de toucher en ce moment où la matière devient la vie. On monte jusqu’à la plaine infinie qui s’ouvre devant les hommes. On en fait : Ouf ! Et ouf ! On jouit tant qu’on peut dessus et c’est comme un grand désert...
On découvre dans tout son passé ridicule tellement de ridicule, de tromperie, de crédulité qu’on voudrait peut-être s’arrêter tout net d’être jeune, attendre la jeunesse qu’elle se détache, attendre qu’elle vous dépasse, la voir s’en aller, s’éloigner, regarder toute sa vanité, porter la main dans son vide, la voir repasser encore devant soi, et puis soi partir, être sûr qu’elle s’en est bien allée sa jeunesse et tranquillement alors, de son côté, bien à soi, repasser tout doucement de l’autre côté du Temps pour regarder vraiment comment qu’ils sont les gens et les choses.
Il est difficile de regarder en conscience les gens et les choses des Tropiques à cause des couleurs qui en émanent. Elles sont en ébullition les couleurs et les choses. Une petite boîte de sardines ouverte en plein midi sur la chaussée projette tant de reflets divers qu’elle prend pour les yeux l’importance d’un accident. Faut faire attention. Il n’y a pas là-bas que les hommes d’hystériques, les choses aussi s’y mettent. La vie ne devient guère tolérable qu’à la tombée de la nuit, mais encore l’obscurité est-elle accaparée presque immédiatement par les moustiques en essaims. Pas un, deux ou cent, mais par billions. S’en tirer dans ces conditions-là devient une oeuvre authentique de préservation. Carnaval le jour, écumoire la nuit, la guerre en douce.
Elle me tracassait avec les choses de l’âme, elle en avait plein la bouche. L’âme, c’est la vanité et le plaisir du corps tant qu’il est bien portant, mais c’est aussi l’envie d’en sortir du corps dès qu’il est malade ou que les choses tournent mal. On prend les deux poses celle qui vous sert le plus agréablement dans le moment et voilà tout ! Tant qu’on peut choisir entre les deux ça va. Mais moi, je ne pouvais plus choisir, mon jeu était fait ! J’étais dans la vérité jusqu’au trognon, et même que ma propre mort me suivait pour ainsi dire pas à pas. J’avais bien du mal à penser à autre chose qu’à mon destin d’assassiné en sursis, que tout le monde d’ailleurs trouvait pour moi tout à fait normal.

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Les extraits cités ici n’ont pas pour but de raconter l'histoire ni de donner une quelconque description du contenu du livre.
Il s’agit juste de faire parler les mots, comme ils peuvent parfois parler, surprenants de beauté et de pertinence au hasard d’une phrase ...